Plastique: un vaste chantier en République Dominicaine!

15 jours après son arrivée en République Dominicaine, le navire Race for Water est toujours à quai du port militaire Sans-Souci de Saint Domingue et l’équipe en action auprès des jeunes générations, du grand-public et des institutions pour les sensibiliser à la lutte contre la pollution plastique.

Entre l’enthousiasme que rencontre notre odyssée et la réalité du terrain, l’équipage prend conscience du vaste chantier qu’il reste malheureusement à bâtir dans la gestion des déchets plastiques comme le montre la vidéo ci-dessous (©Peter Charaf/Race for Water).

Journal du Dimanche #3: Une machine pour sauver les océans ?

Ecologie : En mission avec l’équipage du bateau « Race for Water », le navigateur et alpiniste Eric Loizeau sensibilise l’opinion sur l’état des océans.

Carnet de bord : A Saint-Domingue : présentation d’un procédé pour brûler les plastiques

La mer caraïbe déroule ses flots grisâtres sous un ciel chagrin qui jaunit les vagues. La côte s’estompe vaguement à l’horizon dans une brumasse fadasse. La mer est vide à l’exception de deux humbles barques de pêche. Ni cargo, ni pétrolier, ni paquebot, notre AIS (carte en temps réel des navires) reste invisible et muet. Pourtant, parmi les longues trainées brunes d’algues sargasses gisent de plus en plus de détritus, bouteilles plastiques, morceaux blancs de polystyrène, signes évidents que la civilisation, même invisible, n’est pas loin et bien présente.

Dès notre arrivée à Saint-Domingue, tout juste sortis du grand large, nous allons reprendre notre rôle de témoins prêcheurs de la bonne parole écologique, invitant à bord les écoles, les politiques, les scientifiques. J’aime bien ces rencontres et je sens que mes camardes de l’équipage les apprécient aussi. Moments de partages de nos convictions profondes que nous renforçons sur les océans à bord de ce vaisseau où la lenteur absorbe le temps présent et devient propice à la réflexion.

 

Transformer le plastique pour l’utiliser comme carburant.

A terre, nous retrouvons Marco Simeoni, le président de la fondation Race for Water. C’est lui qui a lancé la première Odyssée pour la protection des océans en 2015 avec le trimaran MOD 70. Equipier sur ce bateau durant deux mois entre Valparaiso et Hawaii, j’avais pu constater moi-même les proportions de concentrations de microplastiques dans le sable des plages, les sédiments et bien sur l’eau de mer. Ainsi, les océans, qui représentent 70% de la biosphère de notre planète, sont contaminés à haute dose par une quantité de plastiques six fois plus importante que le plancton.

Partant de ce constat, la fondation décide depuis 2016 de tenter d’empêcher les déchets plastiques d’atteindre la mer et de trouver en amont des solutions de recyclage, car on sait qu’on ne supprimera pas complètement ce produit dans les décennies à venir, même s’il est possible et souhaitable d’en limiter la production. L’idée est venue à Marco en discutant à Valparaiso avec des collecteurs de rue rémunérés pour la récupération de cannettes en métal et de bouteilles en verre. « Ils ne ramassaient pas le plastique parce qu’il n’avait aucune valeur marchande », m’explique-t-il. Le transformer en énergie, gaz ou électricité permettrait de payer les collecteurs de rue et les inciter à ramasser les emballages plastiques en fin de vie.

La fondation s’est associée à un partenaire industriel spécialisé dans le recyclage de la biomasse par le traitement thermique : l’entreprise française Etia souhaite « développer des solutions industrielles et économiques répondant à la fois à la menace de pollution des océans par des flots de plastiques usagés mais aussi aux besoins énergétiques grandissants des îles et villes côtières directement impactées par ces pollutions », indique son directeur général, Olivier Lepez, avant de nous expliquer le fonctionnement de cette ingénieuse machine qu’ils ont mise au point et fonctionnera avant la fin de l’année.

Les plastiques, comme toutes les matières organiques, possèdent un fort potentiel énergétique. Le procédé breveté, nommé Biogreen®, permet par diverses réactions comme la pyrolyse, la torréfaction ou la gazéification, d’exploiter les pouvoirs calorifiques de matières comme la biomasse, le plastique ou encore des résidus de fuel. La réaction de pyrolyse est provoquée par chauffage à haute température et en absence d’oxygène, donc sans combustion. Au-delà d’une certaine température, la matière se décompose chimiquement et se transforme en d’autres produits : des gaz, des liquides ou des solides.

Mais, pour récupérer le pouvoir calorifique du plastique, principalement sous la forme d’un gaz, une simple réaction de pyrolyse n’est pas suffisante, il a donc fallu aller plus loin en réalisant une pyrolyse à très haute température et toujours sans oxygène. Ce traitement thermique (plus de 800°C), réalisé grâce à un équipement unique, la Spirajoule®, permet d’obtenir un gaz de synthèse appelé « syngaz » composé de méthane et d’hydrogène.

 

Des avantages sociaux et environnementaux

Ce syngaz est ensuite nettoyé grâce à différentes étapes de filtration, d’épuration et de condensation. L’objectif de cette étape cruciale est d’éliminer les poussières, les particules fines, les acides gras de type goudron, les gaz condensables ainsi que les molécules indésirables telles le chlore et autres polluants. Le gaz est donc purifié, rendu non toxique et peut-être utilisé comme carburant dans des moteurs ou turbines capables de produire de l’électricité.

Cette machine a beaucoup d’avantages. Elle est compacte, modulaire et mobile, il suffit de quelques semaines pour installer une unité qui peut traiter de 5 à 12 tonnes de plastiques usagés par jour. Plusieurs machines peuvent fonctionner en parallèle afin d’atteindre des capacités de traitement plus importantes. L’installation Biogreen® respecte les normes environnementales les plus strictes et est certifiée CE. Ces solutions techniques de petite et moyenne capacité favorisent une gestion de déchets et une production énergétique décentralisées. Ce modèle de gestion, déjà expérimenté dans certains pays nordiques, est reconnu pour son efficacité, ainsi que ses avantages sociaux et environnementaux.

Cette approche technologique innovante démontre que les déchets plastiques sauvages peuvent être une ressource additionnelle à la transition énergétique tout en générant des bénéfices socio-économiques et environnementaux, en particulier dans les pays défavorisés qui sont obligés de fabriquer leur électricité à partir du pétrole. C’est le cas de nombreuses iles tropicales telles que la République Dominicaine, ce qui explique notre passage à Saint-Domingue et nos rencontres avec les représentants du gouvernement.

Transformer en énergie plusieurs millions de tonnes de plastique sauvage chaque année favoriserait sans nul doute la protection de la santé humaine et la survie des espèces tout en procurant des revenus à de très nombreux collecteurs de rue. L’objectif stratégique de la fondation Race for Water serait que ce modèle soit appliqué à une échelle mondiale à l’horizon 2025.

Source: Le JDD

Race for Water à bon port en République Dominicaine 

Ce mercredi 23 août, en fin d’après-midi, le navire Race for Water s’est amarré au quai du port militaire Sans-Souci à Saint Domingue clôturant ainsi la troisième étape de navigation de son tour du monde au service des océans. A la force du vent, du soleil et de l’océan, le catamaran de 100 tonnes fonctionnant uniquement aux énergies renouvelables aura mis 16 jours pour relier Cuba à la République Dominicaine dans des conditions de navigation compliquées comme le précise ci-dessous Martin Gavériaux (ingénieur de bord). A son arrivée, l’équipage du Race for Water mené par Pascal Morizot, a été accueilli par une délégation de l’Ambassade Suisse à Saint Domingue et par les militaires du port dirigé par le commandant Sr. Miguel Peña Acosta. Réuni autour de Marco Simeoni, président de la fondation Race for Water, l’équipage a, dès le lendemain, enchaîné avec la conférence Think Innovation et s’apprête à vivre, à nouveau, une escale dominicaine riche en rencontres et en temps-forts.


Martin, quelles ont été les conditions de navigation sur cette étape entre Cuba et la République Dominicaine ?
Martin Gavériaux : « Nous avons eu une étape assez difficile avec une alternance de journées peu propices à la navigation sur un tel bateau – avec un fort vent de face et un fort courant – et des journées plus calmes voire trop calmes avec du vent portant mais assez faible. Nous n’avons donc pas fait de pointe de vitesse ! A ces conditions difficiles s’ajoutent une panne de moteur électrique tribord accompagnée du passage de la tempête tropicale Harvey. En tout, nous aurons mis 16 jours pour parcourir environ 1000 milles nautiques. Il faut rappeler qu’avec ses 100 tonnes et sa propulsion mix solaire-hydrogène-kite, Race for Water n’est, à l’origine, pas un navire rapide. Dans les meilleurs jours et exception faite de la seule journée sous kite (5 nœuds de moyenne), nous avons dû atteindre 3 nœuds de vitesse moyenne et dans les plus mauvais jours, je dirais 1,5 nœuds. En pleine mer, une si petite vitesse n’est pas si perturbante mais quand tu passes une pointe rocheuse à 1,5 nœuds sans voir le paysage défiler, là tu te rends compte que ce n’est pas très rapide. Enfin c’est ainsi ! On vit au rythme des conditions météorologiques. »

Comment avez-vous surveillé l’avancée de Harvey et vécu son passage ?
Martin Gavériaux : « A bord, nous disposons de fichiers de vent et de vague que nous téléchargeons minimum une fois par jour quand les conditions sont bonnes et 2 à 3 fois par jour quand nous souhaitons surveiller un phénomène météorologique. Puis chaque jour, nous recevons un bulletin météorologique d’un site américain géré par des météorologues de la NOAA qui livrent quotidiennement un compte-rendu de l’évolution des tempêtes tropicales. Ces données combinées aux paramètres du navire, nous permettent d’adapter notre route. Comme nous nous savons peu rapides sur l’eau, nous devons anticiper au plus tôt les phénomènes météos surtout dans la zone caraïbe en pleine saison cyclonique. Chaque jour, on étudie sur une grande zone géographique l’évolution des phénomènes possibles. C’est ainsi que nous avons vu la formation de Harvey et que nous avons décidé de nous abriter. Au mouillage, nous étions bien protégés et n’avons ressenti aucune condition extrême. Juste un fort coup de vent. Cependant, nous n’aurions jamais pris le risque de passer le cap Rojo avec un seul moteur. Race for Water n’est pas assez marin pour affronter des vents de plus de 30 nœuds et une mer forte même avec deux moteurs en état de fonctionner. »

Quelle était l’ambiance à bord lors du plus fort de la tempête ?
Martin Gavériaux : « C’était très studieux puisque nous avons profité de cet arrêt pour effectuer des tests sur le moteur tribord. Tout l’équipage est venu aider en plus de ses tâches quotidiennes. Il n’y a pas eu de temps morts. La décision de s’arrêter a été acceptée par tous sans difficulté et nous sommes tous restés fidèles à nous-mêmes. La tempête n’a vraiment pas perturbé l’harmonie de l’équipage et le travail d’équipe nous a soudé un peu plus. »

Enfin à quai, quel accueil avez-vous reçu ?
Martin Gavériaux : « Nous sommes tous très contents d’être arrivés à bon port. Surtout que sur les derniers milles nautiques, sans pour autant résoudre la panne, nous avons pu redémarrer le moteur tribord et ce dernier a tenu jusqu’à l’arrivée. A quai, nous avons reçu un superbe accueil de la part des militaires du port Sans-Souci dirigé par le commandant Sr. Miguel Peña Acosta et par une délégation de l’ambassade Suisse en République Dominicaine. Nous avons également retrouvé avec plaisir Marco Simeoni, président de la Fondation, ainsi que Franck David et Camille Rollin, membres de l’équipe. La soirée fût chaleureuse et nous avons pu diner tous ensemble sans roulis. Un luxe ! »

Quelle est la suite du programme pour l’équipage ?
Martin Gavériaux : « Les membres de la fondation, nous ont préparé plusieurs gros évènements à bord si bien que chacun va vite vaquer à ses occupations. Nous enchaînons sur une conférence de presse, des visites scolaires et institutionnelles, ainsi que des conférences telle notre habituel workshop ‘Plastic waste to energy’ à bord et la participation à des conférences dominicaines telle Think Innovation. Quant à moi, je vais me pencher sur cette panne moteur que j’espère résoudre rapidement. »

Eric Loizeau carnet de bord #4: Escale forcée à Puerto Jacobo

Pendant 3 jours, abrités dans notre trou à cyclone des vents tempétueux qui soufflent au large, nous passons le plus clair de notre temps à tenter de réparer notre moteur récalcitrant.

Celui-ci nous sera bien utile lorsque nous voudrons repartir et franchir le dernier cap qui nous sépare de Saint Domingue.

En effet, la mer résiduelle risque d’être forte et le courant contraire.

Le principal du labeur se passe dans le flotteur tribord autour des organes essentiels au bon fonctionnement du moteur, c’est-à-dire l’onduleur et l’encodeur.

C’est Martin l’ingénieur du bord qui coordonne les travaux en liaison avec les techniciens suisse-allemands en utilisant notre téléphone satellite. Il va falloir vérifier l’ensemble des connexions électrique et effectuer une batterie de tests.

Les stages à l’intérieur du flotteur dans lequel on se tient courbés à quatre pattes sont longs et rendus pénibles par la chaleur intense qui y règne. Nous nous relayons pour aider notre ingénieur.  Le plus pénible des tests consiste à faire tourner à la main l’arbre d’hélice. C’est le rôle des petites-mains et gros-bras de l’équipage dont je fais partie avec Anne-Laure et Pascal. Pendant ce temps, Martin installé à l’étage supérieur vérifie sur son ordinateur l’exactitude des paramètres.

Pendant ce temps-là, les garde-côtes dominicains à bord d’une vedette brinquebalée par la mer agitée viennent régulièrement s’enquérir de nos nouvelles, s’inquiéter de savoir si tout va bien à bord et si nous ne manquons de rien.

Demain nous repartirons pour tenter de franchir la pointe méridionale de l’île contre vents et courants.

 

Plongez dans le quotidien de l’équipage du Race for Water!

Malgré le cyclone Harvey, la vie suit son cours à bord du Race for Water. Entre chaque escale, la vie s’organise et les membres d’équipage se répartissent la multitude de petites tâches à faire sur un bateau aussi impressionnant et technologique que celui de la fondation.

Plongez dans le quotidien de Pascal Morizot, Annelore Le Duff, Anne Le Chantoux, Martin Gavériaux, Eric Loizeau, Olivier Rouvillois et son amie Bérangère à travers l’oeil avisé de Peter Charaf.

En attendant le passage du cyclone Harvey !

A l’abri de la pointe sud de la République Dominicaine, Anne Le Chantoux, qui occupe le poste de matelot, profite de cet arrêt pour nous faire part de ses impressions et tire un premier « bilan » personnel de son début d’expédition mondiale à bord du Race for Water.

« L’Odyssée Race for Water est une grande première pour moi. Depuis le 9 avril, je suis matelot à bord de cet incroyable navire ! Un défi technologique pour les uns, une nécessité écologique pour les autres et un challenge personnel pour moi qui n’avait jamais passé plus d’une nuit en mer avant ce grand départ. Aujourd’hui les pontons de la Base des sous-marins de Lorient me paraissent bien loin. Que de milles parcourus, de rencontres, de leçons de navigation, d’aventures… Il s’est passé tellement de choses que je ne sais par quoi débuter. Certains aspects de cette expédition nous semblent sur le fait bien ennuyeux à l’instar des obligations douanières en début et à la fin de chaque escale et qui nous font perdre des heures précieuses, tandis que d’autres sont désormais de magnifiques souvenirs comme ces échanges avec les plus jeunes à chaque visite du navire ou notre rencontre avec Michel Betancourt, notre chauffeur de coco taxi à Cuba.

Chaque escale est une aventure, que l’on vit pleinement et intensément. Pas le temps de flâner, les évènements s’enchaînent à un rythme effréné, chaque membre d’équipage acquiert des compétences hors de ses responsabilités initiales et endosse de nouveaux rôles. Ainsi de matelot, je passe à cuisinière, scientifique, interprète… A bord, pas de grand ou petit métier.

La seule chose, qui malheureusement ne change pas selon les escales, c’est la pollution plastique que l’on croise partout où nous allons. Si elle est plus accentuée à Cuba qu’aux Bermudes, elle est toujours présente. Ça m’attriste de voir toute cette pollution qui finit inexorablement par arriver aux océans.

Nous attendons de reprendre la route vers la République Dominicaine et là encore je me demande bien ce que nous réserve cette escale ? »

Anne

Race for Water bloqué par le cyclone tropical Harvey

Ce vendredi 18 août, Pascal Morizot, le capitaine du navire Race for Water a décidé de stopper le navire à propulsion mix solaire-hydrogène-kite vers Saint Domingue. La raison ?  Une forte dépression actuellement présente sur la route bloque le passage vers la République Dominicaine. Surveillée depuis plusieurs heures par les membres d’équipage, elle vient d’être déclarée « dépression tropicale » et d’après la NOAA, à presque 100% de « chance » d’évoluer en tempête puis en cyclone dans les prochains jours. A ces vents violents, s’ajoute un problème sur l’un des moteurs électriques du bord qui complique la progression du navire. L’équipage est actuellement en sureté, à l’abri de la pointe sud de la République Dominicaine et pour plus de sécurité, il prévoit de mouiller l’ancre, de laisser passer ce potentiel cyclone avant de reprendre leur cap. L’arrivée du Race for Water à Saint Domingue est donc repoussée de quelques jours et dépendra des évolutions météorologiques de ces prochaines heures.

Eric Loizeau carnet de bord #3: En mer au large de la côte nord de Cuba.

Suite des aventures d’Eric Loizeau à bord du Race for Water.

La corne de brume (en fait une conque datant du premier équipage) annonçant le repas résonne sur le plate-forme arrière transformée pendant le convoyage en salle à manger. Il est une heure de l’après-midi au large des côtes cubaines et, malgré l’alizé qui souffle plein nord, la chaleur est éprouvante. Dans la chasse aux endroits frais du bord cet endroit est privilégié car il y règne quelques courants d’air salvateurs. Olivier s’extirpe ruisselant de sa cuisine tel un faune nourricier apportant d’une allure chaloupée (de règle sur notre bateau lorsque nous recevons la mer et le vent par le travers) les plats de notre déjeuner à base de fruits et légumes frais achetés la veille du départ au délicieux marché de La Havane.

Cela fait quelques jours que nous avons quitté notre darse polluée du quai Sierra Maestra où, bateau ambassadeur de l’écologie et de la transition énergétique, nous étions voisins d’un paquebot géant, assurément l’un des plus pollueurs des océans !  Notre dernière soirée à La Havane s’est déroulée fidèle à nos espérances dans un bar restaurant typique où nous avons ingurgité une bonne quantité de bières locales animant la salle en compagnie d’un furieux orchestre autochtone sous le regard impassible de quelques accortes dames de compagnie, appelons-les ainsi.

Et maintenant, nous longeons l’interminable et monotone côte nord de l’île constituée de vastes lagunes bordées de vertes mangroves ou de plages de sable très blanc malheureusement souillées de plus en plus par la boulimie de béton de cubains qui souhaitent se sortir de leur précaire situation économique par la fièvre du tourisme de masse. Ainsi sur ces rivages de rêve on compte plus de grues que de cocotiers, j’exagère à peine !

Petit retour en arrière. Nous avons finalement quitté La Havane avec plus de 12 heures d’avance. « Toujours ça de gagné !» aux dires de notre capitaine, et puis notre place à quai avait été prise par un autre super paquebot pollueur des mers qui avait déversé son flot de touristes dans la vieille ville et nous avait relégué à un mouillage inconfortable et malsain juste sous les fumées crasseuses des torchères de la zone pétrolifère, installée on se demande bien pourquoi au vent de la baie et de la ville.

Le dimanche j’ai accompagné les intendants du bord Olivier et Bérangère dans leur mission d’avitaillement, car nous partons pour au moins 15 jours de mer sans l’intention ni l’occasion de toucher terre avant Saint Domingue. Cela m’a donné l’occasion de vérifier la vivacité de l’agriculture locale et la situation de l’éco-agriculture à Cuba. Rappelons que dans les années 80 au moment de la récession due au blocus des Etats Unis et à la chute du bloc soviétique ce pays a été, par la force des choses et la volonté de Fidel Castro, novateur dans ce système responsable que nous peinons tant à mettre en place en Europe. Ainsi face au blocus alimentaire et à la pénurie de pétrole, pour manger, les cubains sont devenus agriculteurs contraints forcés, dans les campagnes et dans les villes. Comme cela à la Havane, de nombreux quartiers s’étaient commués en jardins potagers engraissés par les composants organiques en place des engrais chimiques. Depuis le retour du pétrole et la fin supposée de la récession, ces bonnes habitudes écologiques ont disparu, malheureusement, même si les légumes et les fruits très frais que nous achetons dans ce humble marché citadin, petit ilot de verdure et de douceur coincé entre des immeubles faméliques, proviennent tout droit des campagnes environnantes et de l’agriculture biologique, comme nous l’explique Lazarro le maraicher nous proposant tomates, salades, concombres, bien de chez nous, mais aussi mangues et avocats géants qui ne poussent qu’ici et feront assurément le bonheur de nos repas en mer. Hélas, les parcelles cultivées ont quasi disparu de la Havane remplacées par deux uniques supermarchés, copie conforme de ceux que nous trouvons dans nos capitales. Ils sont pris d’assaut car, à part le marché dont je vous ai parlé précédemment, les échoppes où acheter des vivres frais se sont faites rares. C’est une des raisons pour laquelle le cubain citadin moyen se nourrit très mal, abusant de sucres et produits gras bon marché qui favorisent l’obésité. On peut se demander d’ailleurs comment ils se débrouillent pour subsister sachant que le revenu d’un médecin est d’une quarantaine d’euros par mois, vingt euros pour les petits métiers, et qu’un litre de lait en coute cinq. La débrouille est bien le mot qui convient, l’expression la plus employée étant « conseguir », c’est-à-dire « faire quelque chose à partir de rien ». La seule issue convenable est devenir fonctionnaire ou tenter de vivre du tourisme qui progresse à vive allure. Cela me rappelle la Russie et Saint Petersburg où l’un de mes amis, ingénieur aéronautique bardé de diplômes après dix ans d’études supérieures, était obligé de travailler la nuit comme chauffeur pour subsister. Ici, nous rencontrons une famille d’intellectuels scientifiques, Alina médecin ophtalmologique, son mari Boris ingénieur au chômage et leur fille anesthésiste obligés de louer une partie de leur appartement afin d’arrondir leurs fins de mois. « Aujourd’hui à Cuba », nous disent-ils, « il ne sert à rien de faire des études supérieures »… En fait, la majorité des Cubains vivent grâce au système des « remesas », l’argent envoyé de l’étranger par les « exilés » de leur famille, soit dit en passant une manne pour le gouvernement cubain… Ce qui permettait de dire à Fidel lors de son vivant « Cuba est le seul pays au monde où l’on peut vivre sans travailler » …en gardant le sourire et dansant la salsa…. !

Une dernière « clearance », un adieu aux pilotes et nous embouquons le chenal de sortie juste au moment où éclate un énorme orage tropical accompagné d’intenses éclairs, de majestueux coups de tonnerre et d’une pluie diluvienne. C’est assez étrange de quitter cette ville dans ces conditions après trois jours de grand soleil et de chaleur caniculaire. Mais le grand avantage de cet orage soudain est d’avoir fait momentanément disparaitre l’alizé que nous allons avoir contraire (dans le nez) jusqu’à Saint Domingue et que nous ne savons pas trop comment contourner. Après plusieurs discussions et analyse des fichiers météo, nous avons finalement décidé de passer par la route nord, au vent des îles, plus courte de 150 milles par rapport à la route sud, envisagée au préalable à cause de la présence de cyclones en formation. Il ne manquerait plus que ça.

Nous voici en équipage réduit, plus que huit à bord, cela va grandement faciliter la vie d’Olivier et Bérangère chargés jusqu’ici de nourrir l’ensemble de notre petite troupe d’une bonne quinzaine de personnes. Annelore notre jolie capitaine en second nous prend à part pour un briefing sécurité, Olivier organise les quarts de service, cuisine, nettoyage, rangement, la vie à bord s’organise…La nuit nous prenons des quarts de trois heures à deux. Pour cette première en mer j’hérite de celui de minuit à trois heures. Ce n’est pas désagréable, plutôt surprenant lorsqu’on est habitué à monter sur le pont d’un voilier de course avec pour premier souci de régler les voiles…. En sortant sur la passerelle je n’ai pu m’empêcher de regarder en l’air pour chercher le mât… Par contre c’est tout bonnement magique de glisser ainsi sur la mer dans un silence parfait comme ce soir où l’alizé s’est calmé lissant l’océan apaisé dans la lumière laiteuse de la pleine lune. Il y a quelques années en Polynésie, j’avais eu la chance de nager en plongée au-dessus de grandes raies Manta. J’avais été émerveillé par l’élégance racée de cet animal fantastique aux ondulations voluptueuses. Et cette nuit sous la lune, notre Race For Water avec ses ailes solaires largement déployées a des allures de raie Manta. Je vous l’assure.

Eric Loizeau

Quand le nom de la Fondation Race for Water prend tout son sens !

Race for Water, le nom de la fondation et notre leitmotiv, n’a jamais aussi bien sonné qu’à Cuba. La course pour l’eau ; l’équipage l’a faite, au quotidien, comme deux millions de havanais. Il a vécu de près la difficulté d’approvisionnement et la pollution de ce bien précieux et vital.

Depuis le début de l’Odyssée, l’équipage n’avait pas rencontré de problème pour obtenir de l’eau douce et potable, tant en mer qu’à terre. A Madère, le tank a été rempli d’eau potable avant le départ pour la transatlantique, et le dessalinisateur a fait le complément en navigation. Aux Bermudes, nous n’avions qu’à dérouler le tuyau entre le quai et le bateau pour voir couler le précieux liquide à tous les robinets du bord.
Mais à La Havane, le bateau et son équipage ont vécu tout autre chose…

Pour rallier Cuba il nous aura fallu 13 jours de mer, au cours desquels nous avons croisé peu de déchets plastiques. Un assemblage de bouteilles d’eau a tout de même été récupéré dans le Triangle des Bermudes, et puis plus rien ! Mais dès lors que nous nous approchions de Cuba et de ses côtes, la donne a changé du tout au tout. Des bouteilles, des flacons de liquide vaisselle, des sandales, des bidons, des sacs en plastique, des débris non identifiables sont apparus, une escorte à la hauteur de notre but : la préservation des océans.

L’arrivée face à la citadelle, l’entrée dans le goulet de La Havane, l’amarrage au port de commerce. L’équipage est heureux de toucher terre, l’heure est aux retrouvailles avec le reste de l’équipe. Mais dès le lendemain, le constat est sans appel. L’eau claire de la Mer des Bahamas est un lointain souvenir. Les flotteurs baignent dans une eau épaisse, chargée d’hydrocarbures, d’huiles et de déchets plastiques en tout genre et en grand nombre. L’odeur est nauséabonde et le bleu a laissé la place à une palette de couleurs allant du verdâtre au marron foncé. Nous constatons, avec stupeur, qu’il aura suffi de moins de 24h pour que la ligne de flottaison et les défenses soient « tatouées » d’un liseré marron.

Dans le même temps, la course pour l’eau avait déjà commencé. Le port ne possédant aucune infrastructure pour l’approvisionnement, il faut réserver une barge. Premier point épineux : l’eau fournie n’est pas potable. Nous pouvons tout de même remplir le tank de 500L pour les sanitaires et les machines. Deuxième point très épineux : nous allons devoir acheter des bouteilles en plastique pour la consommation du bord et des invités… L’équipe est consternée, nous qui luttons contre cette pollution nous voilà en train de charger, à contrecœur, des bidons et des packs d’eau… (La bière et le rhum sont des options mais non viables à moyen terme!)

Au cours des trois semaines d’escale, le bateau est amené à bouger régulièrement entre le port et un mouillage dans la baie. Information importante : le dessalinisateur est inutilisable (l’eau est trop sale) et le ravitaillement par la barge ne peut se faire qu’à quai. Le tank de 500L ne pouvant suffire à alimenter sur plusieurs jours les besoins du bord, nous devons remplir tous les seaux et bassines disponibles lors de chaque passage de la barge. La consommation est limitée au strict minimum. Les douches se font « à l’indienne », c’est à dire à l’aide d’une écope et d’un seau. Le lave-linge ne marchera qu’au moment du ravitaillement par la barge et l’utilisation du lave-vaisselle sera optimisée au maximum. Toutes les personnes vivant à bord sont concernées, aucune exception n’est faite et tout le monde joue le jeu. Nous profitons même d’un orage pour laver « à grandes eaux » les panneaux solaires et les flotteurs.

Mais qui dit orage tropical, dit torrents dans les rues de La Havane, emportant avec eux les reliefs de la surconsommation touristique et locale directement dans la baie. Il n’aura pas fallu attendre plus d’une demi-heure pour voir un cortège de bouteilles en plastiques, sandales et autres venir entourer notre bateau alors au mouillage. La preuve par A plus B que les usines de recyclage ne sont pas assez nombreuses.

Le lendemain de notre arrivée, une conférence est organisée à bord du bateau. Les officiels cubains, les ambassadeurs suisse, français, allemand, panaméen, et argentin, ainsi que la presse locale et internationale sont conviés. L’équipe présente la fondation, les énergies renouvelables embarquées ainsi que la machine Etia (recyclage des déchets plastiques en SynGaz). Au cours de cette soirée, nous prenons conscience de l’ampleur du travail à effectuer pour l’amélioration des conditions de vie et environnementales de l’île, mais aussi de l’énergie et de la volonté de la population pour y parvenir. Les cubains ont parfaitement conscience de la pollution, ainsi que des enjeux environnementaux et sanitaires qui en découlent.

Dès 1980, des études ont été menées pour l’installation d’usines de traitement des eaux usées en amont de la baie de La Havane. Hélas, le manque de financement a eu raison de ces projets. L’état n’a pas les fonds nécessaires pour les mener à bien, la plupart sont donc abandonnés. Un des plus importants et emblématiques projets : le déplacement de la raffinerie de pétrole hors de la baie (coût 1,5 milliard). Malheureusement rendre cet espace vivable, avec des plages, des zones de baignades et des écoles de voile, est une ambition dont ils n’ont pas encore les moyens. Néanmoins une poignée de projets voient le jour grâce aux dons d’organismes espagnols. « C’est le problème des pays en voie de développement, nous avons besoin de moderniser nos infrastructures mais il manque le financement » nous lance un de nos invités. Dans la rue, la réalité est frappante. Les coupures d’eau sont quasi quotidiennes. Certains quartiers sont sans eau courante depuis plus de deux mois. L’eau est acheminée par des camions citernes livrant immeubles, hôtels, restaurants et privilégiant la vieille ville de La Havane, très touristique, au détriment des quartiers populaires. A l’orée de la vieille Havane, dans une petite rue au revêtement défoncé, 7 tuyaux sortent de terre. Notre guide, Michel, précise : « C’est ici que les camions citernes remplissent leurs cuves. » Cela paraît dérisoire…

Mais il en faut plus pour décourager ce peuple courageux et naturellement optimiste. Les idées et les actions ne manquent pas. Pour preuve l’Association très active Acualina et sa présidente Angela Corvea Martinez. Elle œuvre pour la sensibilisation de la population, et plus particulièrement celle des enfants, sur les sujets tels que la biodiversité, le changement climatique, les ressources naturelles et la contamination de l’eau. Avec l’aide de ses bénévoles, elle parcourt l’île, multiplie les actions : ramassage de plage, valorisation des déchets, plantation d’arbres. Elle interpelle également sur l’action individuelle, sur la coopération et sur un mode de consommation raisonnée. Nous avons eu le plaisir de les recevoir à bord. Cette visite restera dans les annales de l’Odyssée tant elle nous a ému et qu’elle a été source d’espoir.

Car de l’espoir il en faut. Le tourisme de masse arrive et avec lui une armée de pollutions diverses et variées venant aggraver une situation déjà critique en raison d’un manque cruel d’éducation. Certaines plages portent déjà les stigmates : des paysages paradisiaques en plan large, des bouteilles, des sacs en plastiques flottant entre deux eaux en plan serré. Est-ce le prix de l’ouverture ? J’ose espérer que non, les cubains en ont conscience mais ils ont d’autres urgences, vivre décemment pour commencer. Une sorte de grand écart entre le désir de vivre dans l’air du temps et une réalité, la leur, qui est loin d’être simple.

Mais les cubains sont combatifs, ils aiment leur île, leur culture hétéroclite. Ils doivent inverser la tendance, trouver le chemin du tourisme responsable et d’une économie équilibrée.

A l’heure où je vous parle, un à deux paquebots de croisière accostent tous les jours au port de La Havane déversant des milliers de touristes. La question est la suivante : La pollution est un problème mondial, ne devrions-nous pas endosser notre responsabilité de citoyen du monde et changer, entre autres, notre façon de voyager ? L’anticipation, maître mot en mer, est de mettre tous les moyens possibles pour limiter l’impact de nos sociétés sur-consommatrices et d’œuvrer pour la préservation de notre Planeta Azul et de ses Habitants.

Annelore (second capitaine)

Journal du Dimanche #2: A la poursuite des animuscules

Bvlgari est fière de soutenir les projets scientifiques de la Fondation Race for Water
et de contribuer ainsi à préserver l’eau, la ressource la plus précieuse de la planète.

Environnement : Suite de l’aventure scientifique, à bord du « Race for Water », que le navigateur et alpiniste Eric Loizeau partage avec le JDD

Caraïbes : A cuba, l’équipe de chercheurs se livre à une journée de prélèvements en mer

Dans le silence feutré de ses moteurs électriques, le catamaran Race for Water pénètre dans le chenal du port de La Havane. Nous longeons l’esplanade de bord de mer bordée d’immeubles pastel, d’églises hispaniques, de palais rococo, et empruntée par ces fameuses américaines décapotables de toutes les couleurs qui datent des années trente 1930. Une dizaine de scientifiques cubains et norvégiens discutent sur le pont supérieur et commentent un verre à la main leur journée de travail pendant que l’équipage s’affaire à préparer l’accostage sous l’œil de Pascal Morizot, le capitaine.

Carlos Manuel Alonso
Hans Peter Arp

Contribuer à la recherche scientifique en accueillant à bord des équipes internationales de chercheurs est un des objectifs prioritaires de Race for Water. Dès 2017, la fondation a passé des accords de partenariat avec les organismes environnementaux JPI Oceans et Plankton Planet. Amorcé en 2011, JPI Oceans est un programme stratégique de coordination sur la recherche marine ouvert aux états membres européens et aux pays associés. Parmi les initiatives conjointes lancées par JPI Oceans, le programme « Ecological Aspects of Microplastics » regroupe quatre projets autour des microplastiques, dont Ephemare et Weather-Mic, auquel appartiennent les trois Norvégiens embarqués avec nous à Cuba. Quant au projet Plankton Planet, dont je suis ambassadeur, il a pour objectif d’étudier la biodiversité planctonique et sa santé dans tous les océans de notre planète. Il est porté par des chercheurs du CNRS et de nombreux navigateurs citoyens qui, comme ceux de Race for Water, récoltent du plancton marin au cours de leur navigation. Echantillons analysés ensuite par des experts internationaux en océanographie. Les données produites fourniront une information primordiale pour mesurer la biodiversité planctonique dans les mers où peu d’observations sont possibles. Cette étude peut aider à anticiper la menace qui pèse sur le cycle de la vie et donc sur l’homme.

60% de notre système est produit par le plancton

Voici quelques éclaircissements concernant ces indispensables animuscules que m’a donnés la chercheuse cubaine Rosely Peraza Escarrá, qui est une spécialiste. Le plancton, qui regroupe tous les organismes dérivant au gré des courants (phytoplancton et zooplancton), est à la base de la chaîne alimentaire et produit par photosynthèse environ 60% de l’oxygène que nous respirons, presque plus que nos forêts. Il est aux avant-postes des changements environnementaux et réagit rapidement aux diverses variations du milieu, qu’elles soient liées aux pollutions ou aux évolutions climatiques. Aujourd’hui, la méconnaissance de la biodiversité et de l’évolution du plancton est un des plus grands freins à la modélisation du fonctionnement de notre biosphère et à la prédiction des changements écologiques planétaires. Or, depuis la fin du siècle dernier, il apparaît en nette diminution. Cette disparition inquiétante serait en partie due à la pollution atmosphérique mais aussi à la pollution plastique des océans. C’est la raison des études parallèles, pollution plastique et situation du plancton, menées ces trois jours à bord de Race for Water.

Opération Manta

Maintenant, c’est le branle-bas de combat sur la plage arrière. L’équipe internationale de chercheurs est déjà à l’œuvre sous la direction de Hans Peter Arp et Carlos Manuel Alonso, les patrons des équipes scientifiques. C’est un amoncellement d’éprouvettes, de bocaux divers, je me demande comment ils s’y retrouvent. Juchés en équilibre sur la plate-forme arrière, Anne-Laure Le Duff, second capitaine, et Martin Gavériaux, ingénieur de bord, s’affairent autour d’un fouillis de cordages, car ce matin nous lançons l’opération Manta. Le filet Manta est une sorte de grand filet à papillons que l’on traîne derrière le bateau à petite vitesse pendant trente à quarante-cinq minutes, sauf que l’on ne récupère pas de lépidoptères mais un échantillon d’eau de mer. La première prise se déroule près de la sortie du port, à moins de 1 mille (1 852 m), et le récipient que l’on remonte à bord est encombré d’une matière boueuse qui ravit nos chercheurs. Le Dr Hans Peter Arp m’explique : « Tu vois tous ces minuscules points bleus ou blancs au milieu des débris d’algues et de matière organique ? Ce sont ces microplastiques qui envahissent les océans et dont nous étudions l’impact sur la faune. » En parallèle, l’équipe cubaine dirigée par Carlos Manuel Alonso s’occupe de récupérer des sédiments marins à l’aide d’une sorte d’araignée en inox qu’on dépose sur le fond au bout d’une ligne de sonde. Carlos m’explique que l’analyse des sédiments présents sur les fonds marins est aussi importante que celle de l’eau de mer car, contrairement à ce que l’on pensait jusqu’ici, la concentration de microdéchets y est aussi importante et nuisibles sur le plan environnemental.

Pendant le déjeuner, Carlos et Hans Peter se félicitent des aménagements du bateau qui facilitent leur travail. En effet, lorsqu’en2016, la fondation Race for Water a repris le navire (ex-Planet Solar), son intérieur a été entièrement modifié en vue de cette odyssée : à l’arrière, une plate-forme de travail de 40 m2 équipée d’un treuil pour les prélèvements avec deux accès directs à la mer, un laboratoire sec, climatisé, indépendant, équipé d’un frigo, d’un congélateur, d’une étuve et d’un vrai plan de travail, un escalier amovible pour des plongeurs, soit plus de 100 m2 d’espace de travail flexible. En outre, le silence des moteurs électriques et l’absence d’émanations de carburant ne dérangent pas la faune, sans compter le déplacement à faible vitesse et la stabilité du catamaran qui facilitent les prélèvements.

C’est d’ailleurs, la seconde phase du processus : l’analyse des échantillons d’eau de mer, ou plutôt la préparation des échantillons qui seront traités à terre. Les chercheuses Arianna Garcia Chamero et Linn Merethe Brekke Olsen s’en chargent, transportant avec précaution les délicats flacons de verre. Dans le soir qui s’installe doucement, notre bateau rejoint furtivement son poste de mouillage au fond d’une darse étroite, bordée de bâtiments délabrés. Un dernier rayon de soleil et la ville s’illumine, colorée comme un arc-en-ciel. Magique.