Opération Weather-Mic à Cuba!

Depuis début août, les équipes scientifiques du NGI (Norges Geotekniske Institutt) et du CEAC (Centro de Estudios Ambientales de Cienfuegos) ont investi la plateforme « Race for Water » pour une série d’échantillonnage de microplastiques le long des côtes de La Havane. Cette campagne fait partie du projet Weather-Mic porté par le réseau européen JPI Oceans et dirigé par le Dr. Hans Peter Heinrich Arp. Ce dernier a profité de ses derniers jours à bord pour nous donner plus de précisions sur cette mission qui s’inscrit pleinement dans la lutte contre la pollution plastique.

Pouvez-vous nous replacer dans son contexte votre étude sur la fragmentation des déchets plastiques ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « Il y a deux principales raisons à étudier la fragmentation des plastiques et des microplastiques. La première est de mesurer la quantité exacte de ces déchets dans les océans. Aujourd’hui elle est peu connue, tout comme le devenir de ces déchets dans ce milieu. Or l’étude du vieillissement des plastiques peut nous éclairer. Une des hypothèses est que le plastique en vieillissant va se fragmenter en microplastiques, voir en nanoplastiques invisibles à l’œil nu et difficiles à quantifier. Une autre hypothèse est qu’en vieillissant le plastique se charge de matière biologique et coule, il échappe ainsi aux mesures classiques. Il y aurait donc peut-être des zones d’accumulations de ces déchets entre deux eaux qui n’auraient pas encore été découvertes. Et la compréhension de la fragmentation peut nous aider à résoudre ce problème.
Le deuxième intérêt est de savoir si le processus naturel de décomposition des plastiques peut compenser l’apport en masse de ces déchets dans les océans. Si ce n’est pas le cas, il y aura certainement plus de plastique que de poisson en 2050. Comprendre cette fragmentation permet d’anticiper les futurs risques que cela entraine sur la vie marine et la chaîne alimentaire, si le vieillissement augmente ou diminue les effets néfastes sur la faune marine. »

Quelles expériences sont faites à Cuba ? Et pourquoi à Cuba ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « Nous avons collecté trois types d’échantillons :

  • Des échantillons pris à la surface de l’eau à l’aide d’un filet Manta qui collecte les matériaux flottants
  • Des échantillons d’eau à différentes profondeurs
  • Des échantillons de sédiments

Nous allons essayer de quantifier les microplastiques dans ces 3 types d’échantillons et dans différentes zones de prélèvements le long de la côte de La Havane (de l’est de la baie de la Havane et au-delà de la sortie du Rio Alamanderes) et au large jusqu’à 10 miles nautiques. Cela nous donnera une bonne compréhension du flux de microplastiques issus de La Havane.
Cuba est très intéressant dans cette étude de la fragmentation car nous avons très peu de données en microplastiques de cette zone contrairement à la Mer des Sargasses. Cela représente géographiquement un « trou noir » sur la connaissance de la distribution mondial des microplastiques. D’autre part, le contexte cubain de la consommation plastique est certainement très différent de celui des pays environnants.
Enfin, la recherche sur les microplastiques est très récente à Cuba et pour la population cubaine. C’est passionnant de faire partie des premiers chercheurs sur ce sujet et de conduire une campagne d’échantillonnage de cette ampleur sur place. »

Comment seront analysés les échantillons collectés ? Quels sont les résultats espérés ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « Le traitement des échantillons récoltés sera réalisé aussi bien par le NGI que le CEAC. L’objectif principal est de séparer et quantifier les différentes sortes de microplastiques présents dans ces échantillons. Nous comparerons ensuite nos résultats.
Puis les échantillons les plus significatifs seront envoyés à nos collègues du réseau JPI Oceans pour le programme Weather-Mic afin de rechercher les signes de vieillissement basés sur les modèles « weathering fingerprints » que nous avons développés. Nous espérons que ces données reflèteront la distribution et le vieillissement des microplastiques le long de la côte de La Havane et au-delà.
Les premiers résultats nous laissent supposer que le Rio Alamandares est la principale source d’émission et que la concentration de microplastiques en Mer des Sargasses est plus abondante qu’à proximité des côtes de La Havane. Mais une telle conclusion mérite d’être confirmée par plus d’analyses. »

Qui vous accompagne dans cet échantillonnage ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « Du NGI, je suis accompagné de ma collègue Linn Merethe Brekke Olsen, qui travaille avec moi sur ce thème depuis un an. De plus, un nouvel étudiant de Master nous a rejoint : Øyvind Lilleeng. L’analyse de ces échantillons collectés feront l’objet de sa thèse de Master.
A Cuba, nous collaborons avec le Professeur Carlos Alonso-Hernández et d’autres chercheurs cubains enthousiastes du CEAC (Centro de Estudios Ambientales de Cienfuegos). Pf. Carlos Alonso a été d’une grande aide pour obtenir les permissions nécessaires à cette campagne de prélèvement. »

Comment se passe la collaboration avec les chercheurs cubains ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « La collaboration avec les chercheurs cubains est excellente. Leurs connaissances des aires géographiques nous permettent d’échantillonner dans les zones les plus pertinentes et les plus intéressantes. La plupart des échantillons récoltés seront doublement analysés par le CEAC et le NGI, ainsi nous pourrons partager nos données et nos résultats. De plus, nous les formons sur nos méthodes d’analyse des microplastiques renforçant notre collaboration et notre partage des connaissances. Nous planifions de rassembler toutes nos données dans une publication commune. »

Et comment cela se passe-t-il avec l’équipage?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « L’équipage de Race for Water est absolument fabuleux. Ils sont extrêmement professionnels et arrangeants, faisant tout leur possible pour simplifier nos prélèvements. Ils font pratiquement tout le travail d’échantillonnage de microplastiques avec le filet Manta et le font très bien ! Nous apprécions également le bon esprit et l’humour qui règnent à bord et les délicieux repas partagés tous ensemble. »

Quel intérêt trouvez-vous dans la plateforme « Race for Water » ?
Dr. Hans Peter Heinrich Arp : « La plateforme Race for Water représente pour moi le futur et j’espère que le futur ressemblera bien à cela. C’est un navire éco-responsable, qui a navigué jusqu’à Cuba sans émettre de carbone. Bien moins que moi avec mon avion qui m’a amené jusqu’ici ! Cette expédition est scientifiquement importante pour la sensibilisation, le soutien à la recherche et la promotion de solutions luttant contre la pollution plastique. Le navire Race for Water est une superbe plateforme et je souhaiterais voir naviguer plus de bateaux de ce type dans le futur. Je suis très heureux de prendre part à cette expédition et de la collaboration entre l’Odyssée Race for Water, le projet Weather-Mic et l’institut NGI. »