Notre fier navire stoppé au passage de la Ligne par le dieu Neptune en personne !

C’est en total respect d’un rituel qui nous vient d’une époque lointaine que furent baptisés cinq membres de l’équipage de Race For Water qui, jamais, n’avaient franchi l’Equateur, la Ligne,  par voie maritime ; le Roi Neptune était là, qui veillait….

Eric Loizeau :

« A l’approche d’un cap lointain ce matin la mer s’est dotée d’une parure grise, plombée et aime à se confondre avec le ciel et la ligne d’horizon. Nous croisons une barque de pêche solitaire armée par deux marins équatoriens petites tâches vives bleues et jaunes qui illuminent toute cette grisaille. Ils sont à l’œuvre affairés autour d’un filet qu’ils brassent sur le côté sans daigner prêter attention à notre vaisseau spatial qui croise silencieux à quelques encablures derrière eux.

Ce matin-là  par 0 degré 1 minute Nord, l’océan Pacifique parait aussi plat et lisse que le dos d’une limande.
Surgis de l’horizon sans fin sur leurs fiers destriers Ocean Ride, voici qu’apparaissent soudain devant notre étrave solaire, tels les 3 cavaliers de l’Apocalypse, le Dieu Neptune lui-même accompagné de ses deux assesseurs.

Nous approchant doucement nous distinguons le grand panneau qu’ils tiennent devant leur poitrine marqué….. « La Ligne »…. Notre vaillant capitaine s’oblige alors à couper les moteurs et les voici qui montent à bord.

Ils sont cinq de l’équipage à n’avoir jamais passé en mer cette mythique ligne de démarcation séparant le nord du sud : Anne, Annabelle, Lucas, Peter et Yoann. Les voici alignés sur le pont supérieur à écouter inquiets la harangue du maitre des lieux, armé de son trident redoutable.

« Moi Neptune roi des océans, il m’est droit de vous baptiser avant de vous ouvrir la porte redoutée des mers du sud, royaume des monstres marins, des vents hurlants et vagues gigantesques, mais aussi des sirènes alanguies sur des îlots enchanteurs…. »

Sur ce, chaque candidat aux mers du sud est prié de rejoindre Neptune sur le passavant bâbord pour être oint d’huile fraiche de baleine à bosse avant de répondre à la question rituelle : « Pourquoi la mer est salée ? *»

Quelle que soit leur réponse, ces ignorants patentés doivent ingurgiter ensuite la piquante  liqueur des quarantièmes rugissants, puis recevoir l’onction de l’œuf de l’albatros royal, avant d’être précipités d’un coup du royal trident dans les profondeurs marines afin d’être purifiés et enfin acceptés comme impétrants de tous les océans.

 

Ainsi fut fait ce 7 mars 2018 à bord de Race For Water avec la bénédiction du dieu Neptune qui autorisa ensuite le capitaine à remettre son navire solaire en route vers le Pérou, patrie des Incas adorateurs de l’astre du même nom.

Ce matin, nous avons passé la ligne et, depuis quelques heures, imaginons marcher sur la tête. Mais ce n’est qu’une impression ! La seule différence est que, pour quelques mois durant, nous inscrirons sur le sempiternel livre de bord des latitudes sud plutôt que nord. Contre l’avis de certains, le soleil se couchera toujours à l’ouest vers un horizon vide propice au rayon vert et se lèvera à l’est derrière cette rangée de montagnes élevées que nous devinons maintenant, qui appartiennent à la cordillère des Andes que nous allons longer maintenant jusqu’à Lima. »


* « Pourquoi la mer est salée ? Et autres récits de marins » est un livre écrit par Eric Loizeau, paru aux éditions Gallimard  en septembre 2017.
A l’instar d’un certain Eric Tabarly, dont il a été l’équipier pendant quatre années sur le Pen Duick VI, Eric Loizeau fait partie des grands marins des années 1980. Les dix-sept récits composant ce livre retracent ses plus saisissants souvenirs et les nombreuses aventures humaines qui ont jalonné sa vie maritime, marquée par le goût du risque et de l’exploit, mais surtout de la liberté. Les clichés du skipper – également photographe pour l’Agence Gamma – illustrent un quotidien hors du commun.