Le Lac Titicaca et ses îles flottantes, les îles Uros, vus par Peter Charaf, notre photographe – Témoignage.

Le lac Titicaca est la plus haute étendue d’eau navigable au monde. Il s’étend sur le Pérou et la Bolivie, sur 190 km de long et 80km de large, à une altitude de 3812m. Berceau du peuple Inca, il représente un patrimoine historique important pour les peuples de cette région. Son nom viendrait d’un rocher situé sur l’Isla Del Sol (l’ile du soleil) dans la partie bolivienne du lac. Ce rocher, dans la langue Aymara s’appelait Titi Khon’Ka, le rocher du puma. Ses 1125km de côtes abritent 25 rivières qui l’alimentent en eau, bien sûr, mais aussi … en plastique.

Si on regarde le cycle des déchets on comprend que plus on se rapproche du niveau de la mer, plus les rivières se gorgent de plastiques. A l’inverse, on pourrait espérer qu’à près de 4000m d’altitude les cours d’eau soient limpides et vierges de tout plastique. Il n’en est rien…La ville de Puno, sur la rive péruvienne du lac, forte de ses 120 000 habitants, mais aussi de ses nombreux touristes, génère une quantité de déchets qu’elle ne peut absorber. Le lac est un atout majeur de l’industrie touristique. Toute la région est inondée de déchets sauvages ; chaque bord de route, chaque rivière… En conséquence, le lac est, lui aussi, colonisé par ce fléau moderne.

Ici, comme partout ailleurs dans le monde, il semble que le tournant du troisième millénaire ait marqué une profonde accélération de la pollution plastique ; comme s’il était sorti du sol du jour au lendemain, à la manière d’un champignon.

Faute de pouvoir se doter d’un programme de traitement des déchets à la hauteur de l’enjeu et d’offrir des solutions de ramassage au quotidien, les autorités locales boliviennes, conscientes du problème, ont développé une signalétique visant à alerter la population. Des panneaux interdisant le dépôt d’ordures, en passant par d’autres plus philosophiques, jusqu’à des messages forts comme par exemple « La basura mata » (les déchets tuent). On trouve même, maintenant des avis à la délation, invitant les témoins d’actes de pollution à agir en citoyens responsables.

 

Malheureusement ces initiatives, qu’elles visent à éveiller les consciences ou à réprimer les comportements délictueux, ne sont pas couronnées de succès. Seule la mise en place de circuits de ramassage et de traitement des déchets pourrait venir entraver la croissance exponentielle des déchets sauvages.

Recyclage et énergie solaire chez les Uros

L’histoire du peuple Uros est marquée par l’exil volontaire pour échapper, entre autres, à l’envahisseur Inca. Au 13ème siècle, ils choisissent d’émigrer sur le lac Titicaca en construisant des iles flottantes en roseau. Les iles flottent mais sont tout de même amarrées par des cordages à des tronc d’Eucalyptus afin qu’elles ne dérivent pas.

Depuis, la tradition des iles flottantes a perduré. Le peuple Uros a disparu vers 1950 et aujourd’hui ce sont en réalité environ 2000 Aymaras qui perpétuent la tradition. Tous les 15 jours environ une nouvelle couche de roseau est rajoutée sur chaque ile pour compenser leur érosion.


 

La source de revenus principale des habitants des iles Uros est le tourisme. Les visites sont organisées, pour quelques bolivianos, depuis la ville de Puno. Après environ 30mn de navigation on peut fouler le sol mouvant et être accueilli par le président de l’ile. Chaque ile a son propre président. Il se charge d’expliquer aux touristes l’histoire de l’archipel et la technique de construction employée. Dès l’arrivée sur l’ile j’ai remarqué que le banc sur lequel il m‘était proposé de m’asseoir mêlait roseau tressé et bouteilles de PET… !

Eloy, le président de l’ile, m’a donc expliqué que depuis quelques années ils utilisent les bouteilles en plastique comme flotteurs. Bien sûr, elles n’ont pas remplacé le roseau, mais elles viennent se loger au cœur du tressage, augmentant la flottabilité tout en gardant l’aspect traditionnel du roseau. L’intégration des bouteilles en pet diminue la quantité de déchets à évacuer en bateau vers Puno.

Depuis 2015, ils ont même fait de ces bouteilles un élément essentiel de la structure de leurs bateaux ancestraux à tête de puma. Le bateau d’Eloy contient 4000 bouteilles. Il flotte mieux, vieillit moins vite et se fabrique plus rapidement. Pas certain que ce soit une bonne nouvelle pour le lac, mais c’est une preuve d’adaptation et d’évolution des traditions.

 

Une autre chose a attiré mon regard. La plupart des petites maisons en roseau ont une source d’électricité assurée par des panneaux solaires, cadeau du gouvernement. Cela me fait penser à notre bateau ; comme nous ils flottent et utilisent l’énergie du soleil. Mais ici la vénération du soleil est ancestrale. Le temple du soleil, l’ile du soleil restent des lieux sacrés de la mythologie Inca. L’astre brillant est source d’énergie et d’inspiration, mais aussi un des facteurs qui participe à la dégradation des plastiques sauvages dans notre environnement…

L’ile du soleil, justement, et sa petite sœur l’ile de la lune sont des aimants à touristes. On y vient depuis le village de Copacabana sur la rive bolivienne. Ces deux lieux hautement symboliques de l’histoire Inca doivent relever le défi des quantités de déchets générées par l’industrie du tourisme. Les plastiques flottent sur les rives, on brûle ce que l’on peut au fond des jardins. Ici aussi quelques panneaux viennent rappeler que l’ignorance humaine tend à détruire la beauté de la nature.

Eveiller les consciences est un travail que nous menons sans relâche, à chaque étape de notre périple autour du monde. C’est un pilier essentiel de notre action auprès du grand public (Share) qui nous permet de partager les observations (Learn) que nous faisons depuis des années au travers du programme Odyssée. C’est aussi un préalable nécessaire à l’action que nous menons (Act) pour tenter d’endiguer le flux incessant des plastiques vers l’océan en proposant une solution visant à le transformer en énergie.

Nos étapes au Pérou (mars à mai) et au Chili (juin et juillet) visent à développer les réseaux qui nous permettront, espérons-le, d’améliorer la situation de ces deux pays en termes de pollution par les déchets plastiques. »

Texte et illustrations de Peter Charaf