Journal du Dimanche #3: Une machine pour sauver les océans ?

Ecologie : En mission avec l’équipage du bateau « Race for Water », le navigateur et alpiniste Eric Loizeau sensibilise l’opinion sur l’état des océans.

Carnet de bord : A Saint-Domingue : présentation d’un procédé pour brûler les plastiques

La mer caraïbe déroule ses flots grisâtres sous un ciel chagrin qui jaunit les vagues. La côte s’estompe vaguement à l’horizon dans une brumasse fadasse. La mer est vide à l’exception de deux humbles barques de pêche. Ni cargo, ni pétrolier, ni paquebot, notre AIS (carte en temps réel des navires) reste invisible et muet. Pourtant, parmi les longues trainées brunes d’algues sargasses gisent de plus en plus de détritus, bouteilles plastiques, morceaux blancs de polystyrène, signes évidents que la civilisation, même invisible, n’est pas loin et bien présente.

Dès notre arrivée à Saint-Domingue, tout juste sortis du grand large, nous allons reprendre notre rôle de témoins prêcheurs de la bonne parole écologique, invitant à bord les écoles, les politiques, les scientifiques. J’aime bien ces rencontres et je sens que mes camardes de l’équipage les apprécient aussi. Moments de partages de nos convictions profondes que nous renforçons sur les océans à bord de ce vaisseau où la lenteur absorbe le temps présent et devient propice à la réflexion.

 

Transformer le plastique pour l’utiliser comme carburant.

A terre, nous retrouvons Marco Simeoni, le président de la fondation Race for Water. C’est lui qui a lancé la première Odyssée pour la protection des océans en 2015 avec le trimaran MOD 70. Equipier sur ce bateau durant deux mois entre Valparaiso et Hawaii, j’avais pu constater moi-même les proportions de concentrations de microplastiques dans le sable des plages, les sédiments et bien sur l’eau de mer. Ainsi, les océans, qui représentent 70% de la biosphère de notre planète, sont contaminés à haute dose par une quantité de plastiques six fois plus importante que le plancton.

Partant de ce constat, la fondation décide depuis 2016 de tenter d’empêcher les déchets plastiques d’atteindre la mer et de trouver en amont des solutions de recyclage, car on sait qu’on ne supprimera pas complètement ce produit dans les décennies à venir, même s’il est possible et souhaitable d’en limiter la production. L’idée est venue à Marco en discutant à Valparaiso avec des collecteurs de rue rémunérés pour la récupération de cannettes en métal et de bouteilles en verre. « Ils ne ramassaient pas le plastique parce qu’il n’avait aucune valeur marchande », m’explique-t-il. Le transformer en énergie, gaz ou électricité permettrait de payer les collecteurs de rue et les inciter à ramasser les emballages plastiques en fin de vie.

La fondation s’est associée à un partenaire industriel spécialisé dans le recyclage de la biomasse par le traitement thermique : l’entreprise française Etia souhaite « développer des solutions industrielles et économiques répondant à la fois à la menace de pollution des océans par des flots de plastiques usagés mais aussi aux besoins énergétiques grandissants des îles et villes côtières directement impactées par ces pollutions », indique son directeur général, Olivier Lepez, avant de nous expliquer le fonctionnement de cette ingénieuse machine qu’ils ont mise au point et fonctionnera avant la fin de l’année.

Les plastiques, comme toutes les matières organiques, possèdent un fort potentiel énergétique. Le procédé breveté, nommé Biogreen®, permet par diverses réactions comme la pyrolyse, la torréfaction ou la gazéification, d’exploiter les pouvoirs calorifiques de matières comme la biomasse, le plastique ou encore des résidus de fuel. La réaction de pyrolyse est provoquée par chauffage à haute température et en absence d’oxygène, donc sans combustion. Au-delà d’une certaine température, la matière se décompose chimiquement et se transforme en d’autres produits : des gaz, des liquides ou des solides.

Mais, pour récupérer le pouvoir calorifique du plastique, principalement sous la forme d’un gaz, une simple réaction de pyrolyse n’est pas suffisante, il a donc fallu aller plus loin en réalisant une pyrolyse à très haute température et toujours sans oxygène. Ce traitement thermique (plus de 800°C), réalisé grâce à un équipement unique, la Spirajoule®, permet d’obtenir un gaz de synthèse appelé « syngaz » composé de méthane et d’hydrogène.

 

Des avantages sociaux et environnementaux

Ce syngaz est ensuite nettoyé grâce à différentes étapes de filtration, d’épuration et de condensation. L’objectif de cette étape cruciale est d’éliminer les poussières, les particules fines, les acides gras de type goudron, les gaz condensables ainsi que les molécules indésirables telles le chlore et autres polluants. Le gaz est donc purifié, rendu non toxique et peut-être utilisé comme carburant dans des moteurs ou turbines capables de produire de l’électricité.

Cette machine a beaucoup d’avantages. Elle est compacte, modulaire et mobile, il suffit de quelques semaines pour installer une unité qui peut traiter de 5 à 12 tonnes de plastiques usagés par jour. Plusieurs machines peuvent fonctionner en parallèle afin d’atteindre des capacités de traitement plus importantes. L’installation Biogreen® respecte les normes environnementales les plus strictes et est certifiée CE. Ces solutions techniques de petite et moyenne capacité favorisent une gestion de déchets et une production énergétique décentralisées. Ce modèle de gestion, déjà expérimenté dans certains pays nordiques, est reconnu pour son efficacité, ainsi que ses avantages sociaux et environnementaux.

Cette approche technologique innovante démontre que les déchets plastiques sauvages peuvent être une ressource additionnelle à la transition énergétique tout en générant des bénéfices socio-économiques et environnementaux, en particulier dans les pays défavorisés qui sont obligés de fabriquer leur électricité à partir du pétrole. C’est le cas de nombreuses iles tropicales telles que la République Dominicaine, ce qui explique notre passage à Saint-Domingue et nos rencontres avec les représentants du gouvernement.

Transformer en énergie plusieurs millions de tonnes de plastique sauvage chaque année favoriserait sans nul doute la protection de la santé humaine et la survie des espèces tout en procurant des revenus à de très nombreux collecteurs de rue. L’objectif stratégique de la fondation Race for Water serait que ce modèle soit appliqué à une échelle mondiale à l’horizon 2025.

Source: Le JDD