Eric Loizeau carnet de bord #3: En mer au large de la côte nord de Cuba.

Suite des aventures d’Eric Loizeau à bord du Race for Water.

La corne de brume (en fait une conque datant du premier équipage) annonçant le repas résonne sur le plate-forme arrière transformée pendant le convoyage en salle à manger. Il est une heure de l’après-midi au large des côtes cubaines et, malgré l’alizé qui souffle plein nord, la chaleur est éprouvante. Dans la chasse aux endroits frais du bord cet endroit est privilégié car il y règne quelques courants d’air salvateurs. Olivier s’extirpe ruisselant de sa cuisine tel un faune nourricier apportant d’une allure chaloupée (de règle sur notre bateau lorsque nous recevons la mer et le vent par le travers) les plats de notre déjeuner à base de fruits et légumes frais achetés la veille du départ au délicieux marché de La Havane.

Cela fait quelques jours que nous avons quitté notre darse polluée du quai Sierra Maestra où, bateau ambassadeur de l’écologie et de la transition énergétique, nous étions voisins d’un paquebot géant, assurément l’un des plus pollueurs des océans !  Notre dernière soirée à La Havane s’est déroulée fidèle à nos espérances dans un bar restaurant typique où nous avons ingurgité une bonne quantité de bières locales animant la salle en compagnie d’un furieux orchestre autochtone sous le regard impassible de quelques accortes dames de compagnie, appelons-les ainsi.

Et maintenant, nous longeons l’interminable et monotone côte nord de l’île constituée de vastes lagunes bordées de vertes mangroves ou de plages de sable très blanc malheureusement souillées de plus en plus par la boulimie de béton de cubains qui souhaitent se sortir de leur précaire situation économique par la fièvre du tourisme de masse. Ainsi sur ces rivages de rêve on compte plus de grues que de cocotiers, j’exagère à peine !

Petit retour en arrière. Nous avons finalement quitté La Havane avec plus de 12 heures d’avance. « Toujours ça de gagné !» aux dires de notre capitaine, et puis notre place à quai avait été prise par un autre super paquebot pollueur des mers qui avait déversé son flot de touristes dans la vieille ville et nous avait relégué à un mouillage inconfortable et malsain juste sous les fumées crasseuses des torchères de la zone pétrolifère, installée on se demande bien pourquoi au vent de la baie et de la ville.

Le dimanche j’ai accompagné les intendants du bord Olivier et Bérangère dans leur mission d’avitaillement, car nous partons pour au moins 15 jours de mer sans l’intention ni l’occasion de toucher terre avant Saint Domingue. Cela m’a donné l’occasion de vérifier la vivacité de l’agriculture locale et la situation de l’éco-agriculture à Cuba. Rappelons que dans les années 80 au moment de la récession due au blocus des Etats Unis et à la chute du bloc soviétique ce pays a été, par la force des choses et la volonté de Fidel Castro, novateur dans ce système responsable que nous peinons tant à mettre en place en Europe. Ainsi face au blocus alimentaire et à la pénurie de pétrole, pour manger, les cubains sont devenus agriculteurs contraints forcés, dans les campagnes et dans les villes. Comme cela à la Havane, de nombreux quartiers s’étaient commués en jardins potagers engraissés par les composants organiques en place des engrais chimiques. Depuis le retour du pétrole et la fin supposée de la récession, ces bonnes habitudes écologiques ont disparu, malheureusement, même si les légumes et les fruits très frais que nous achetons dans ce humble marché citadin, petit ilot de verdure et de douceur coincé entre des immeubles faméliques, proviennent tout droit des campagnes environnantes et de l’agriculture biologique, comme nous l’explique Lazarro le maraicher nous proposant tomates, salades, concombres, bien de chez nous, mais aussi mangues et avocats géants qui ne poussent qu’ici et feront assurément le bonheur de nos repas en mer. Hélas, les parcelles cultivées ont quasi disparu de la Havane remplacées par deux uniques supermarchés, copie conforme de ceux que nous trouvons dans nos capitales. Ils sont pris d’assaut car, à part le marché dont je vous ai parlé précédemment, les échoppes où acheter des vivres frais se sont faites rares. C’est une des raisons pour laquelle le cubain citadin moyen se nourrit très mal, abusant de sucres et produits gras bon marché qui favorisent l’obésité. On peut se demander d’ailleurs comment ils se débrouillent pour subsister sachant que le revenu d’un médecin est d’une quarantaine d’euros par mois, vingt euros pour les petits métiers, et qu’un litre de lait en coute cinq. La débrouille est bien le mot qui convient, l’expression la plus employée étant « conseguir », c’est-à-dire « faire quelque chose à partir de rien ». La seule issue convenable est devenir fonctionnaire ou tenter de vivre du tourisme qui progresse à vive allure. Cela me rappelle la Russie et Saint Petersburg où l’un de mes amis, ingénieur aéronautique bardé de diplômes après dix ans d’études supérieures, était obligé de travailler la nuit comme chauffeur pour subsister. Ici, nous rencontrons une famille d’intellectuels scientifiques, Alina médecin ophtalmologique, son mari Boris ingénieur au chômage et leur fille anesthésiste obligés de louer une partie de leur appartement afin d’arrondir leurs fins de mois. « Aujourd’hui à Cuba », nous disent-ils, « il ne sert à rien de faire des études supérieures »… En fait, la majorité des Cubains vivent grâce au système des « remesas », l’argent envoyé de l’étranger par les « exilés » de leur famille, soit dit en passant une manne pour le gouvernement cubain… Ce qui permettait de dire à Fidel lors de son vivant « Cuba est le seul pays au monde où l’on peut vivre sans travailler » …en gardant le sourire et dansant la salsa…. !

Une dernière « clearance », un adieu aux pilotes et nous embouquons le chenal de sortie juste au moment où éclate un énorme orage tropical accompagné d’intenses éclairs, de majestueux coups de tonnerre et d’une pluie diluvienne. C’est assez étrange de quitter cette ville dans ces conditions après trois jours de grand soleil et de chaleur caniculaire. Mais le grand avantage de cet orage soudain est d’avoir fait momentanément disparaitre l’alizé que nous allons avoir contraire (dans le nez) jusqu’à Saint Domingue et que nous ne savons pas trop comment contourner. Après plusieurs discussions et analyse des fichiers météo, nous avons finalement décidé de passer par la route nord, au vent des îles, plus courte de 150 milles par rapport à la route sud, envisagée au préalable à cause de la présence de cyclones en formation. Il ne manquerait plus que ça.

Nous voici en équipage réduit, plus que huit à bord, cela va grandement faciliter la vie d’Olivier et Bérangère chargés jusqu’ici de nourrir l’ensemble de notre petite troupe d’une bonne quinzaine de personnes. Annelore notre jolie capitaine en second nous prend à part pour un briefing sécurité, Olivier organise les quarts de service, cuisine, nettoyage, rangement, la vie à bord s’organise…La nuit nous prenons des quarts de trois heures à deux. Pour cette première en mer j’hérite de celui de minuit à trois heures. Ce n’est pas désagréable, plutôt surprenant lorsqu’on est habitué à monter sur le pont d’un voilier de course avec pour premier souci de régler les voiles…. En sortant sur la passerelle je n’ai pu m’empêcher de regarder en l’air pour chercher le mât… Par contre c’est tout bonnement magique de glisser ainsi sur la mer dans un silence parfait comme ce soir où l’alizé s’est calmé lissant l’océan apaisé dans la lumière laiteuse de la pleine lune. Il y a quelques années en Polynésie, j’avais eu la chance de nager en plongée au-dessus de grandes raies Manta. J’avais été émerveillé par l’élégance racée de cet animal fantastique aux ondulations voluptueuses. Et cette nuit sous la lune, notre Race For Water avec ses ailes solaires largement déployées a des allures de raie Manta. Je vous l’assure.

Eric Loizeau