Eric Loizeau carnet de bord #1: Bonjour La Havane

Au-dessus de l’Atlantique immense ce mercredi 2 aout, je réalise que c’est assez curieux voire dérangeant de prendre l’avion pour traverser l’Atlantique et dépenser une telle quantité de kérosène pour effectuer une mission de protection de l’environnement à l’autre bout du monde…. vu d’en haut, de 9000 mètres d’altitude, plus haut que l’Everest que j’ai gravi jadis,  l’océan semble tellement immense, tellement bleu, tellement pur, simplement moucheté par les crêtes blanches des vagues de l’alizé.

Cependant des études sérieuses ont montré que son niveau de contamination est plus élevé que celui reporté à proximité des zones industrielles. Dans mon jet qui traverse à 9ookm/h l’éther infini avec une déconcertante facilité, j’ai l’impression de marcher à contre temps de mes convictions. J’ai lu hier un article intéressant de Libé qui relatait notre passage en mode dette environnementale alors que nous venons tout juste de franchir la mi-temps de l’année. « La planète bleue vire au rouge ». Un joli titre ma fois, aussi coloré qu’inquiétant. Ce jour du dépassement qui arrive de plus en plus tôt sans que notre pauvre humanité ne fasse grand-chose pour l’éviter. Et moi, aujourd’hui, une fois de plus je contribue à ce désastre écologique soi-disant pour une bonne cause.

Heureusement, et j’en suis fier, je m’en vais rejoindre un bateau qui se pose en exemple de la transition énergétique, en ne fonctionnant qu’avec le soleil, le vent et l’eau, véritable laboratoire de recherche sur l’état des océans, la pollution plastique et la disparition du plancton.

J’essaie de faire abstraction de tout cela et me concentrer sur mon plaisir égoïste de retrouver mes amis de l’équipage de cet extraordinaire bateau aussi futuriste qu’un vaisseau spatial et cette île de Cuba sur laquelle mes pérégrinations maritimes ne m’ont jamais déposé. Le port de la Havane où Tabarly m’avait raconté avoir été détenu à bord de son propre bateau le Penduick 3 pendant plus de 15 jours pour avoir osé pénétrer les eaux territoriales sans autorisations. Cette côte sans fin et parfois déserte bordée de plages immenses à l’éclatante blancheur ourlée de l’indigo de l’océan, côte que j’avais longé de nombreuses fois jusqu’à croiser un soir de véritables forbans. Nous les avions chassé alors grâce à une authentique Winchester 30/30 véritable arme de guerre que je gardais toujours à bord dans les endroits de navigation mal famés. Peut-être allons-nous les retrouver !

« Le Che veille sur la Havane ».

Enfin c’est ma première impression en pénétrant dans la ville et traversé des champs verdoyants de canne à sucre et de café emporté depuis l’aéroport dans le taxi jaune brinquebalant de Alex Polque qui m’a pris en main dès ma sortie du Gate. Finalement, je craignais la lourdeur évoquée de la bureaucratie et l’administration cubaine, mais comme souvent, rien ne s’est passé comme prévu et en moins d’une heure après ma sortie de la carlingue de l’avion j’avais récupéré mes bagages et passé l’immigration sans encombre.

Les Cubains ont déjà compris le covoiturage puisque je partage le taxi (et la « quenta ») avec un homme d’affaire cubain qui me fait penser avec sa petite mallette à un espion tout juste sorti du roman de John le Carré. Mais mon imagination me joue des tours et nous voici arrivés Place de la Libération gardée les portraits surréalistes du Che qui dépasse ici en notoriété Fidel Castro lui-même.

Après un passage dans la vieille ville aux villas délicieusement rococo, aux majestueuses églises hispaniques, aux immeubles dévastés, décatis, pour déposer notre mystérieux compagnon de voyage, nous longeons des quais sans fin pour trouver finalement le bateau bien caché et bien gardé le long d’un quai fatigué et invisible du dehors.
Je traverse plusieurs portiques, dégainant à chaque fois passeport et visa pour arriver enfin, trempé de sueur, encombré de mes sacs marins, devant la passerelle de Race4Water sur laquelle je m’engage avec l’impression d’embarquer dans le ventre d’une navette spatiale.

Mes camarades m’attendent autour d’une bouteille de rhum vieux de La Havane pour sûr. Bien entouré, je me laisse aller à l’ivresse du décalage. Demain, nous partons naviguer avec une équipe de scientifiques cubains et norvégiens associés pour le meilleur dans la protection des océans et invités quelques jours sur le bateau solaire. Ce matin Paris, ce même soir La Havane, un océan traversé et une courte nuit à venir. Je vais bien dormir bien aéré par l’alizé délaissant ma cabine climatisée pour une banquette de la plage arrière. Bonne nuit !